Le Pelerinage de l’ame en prose [14]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 13v]

pieça le vy je quant je le trouvay tendant ses engins et ses rais pour me prendre.

Et d’autre part, [c]e n’est pas raison que doye estre receu a faire aucune accion ou accusacion contre moy pour ce qu’il est condempné perpetuellement, et qu’il n’est qu’ung menteur qui tousjours est prest de mal dire et faire, ne il ne peut bailler caucion ne plege pour restaurer sa partie du fait s’il en dechiet.

Cy parle Sathan contre l’ame

Lors Sathan s’escria en disant que ainsi pas ne lui eschapperoit et que le droit du ciel n’estoit pas pareil a celui de la terre, par lequel il estoit en s’aisme d’accuser au dehors de luis. Ja soit ce qu’il ne feust pas dedens le plaidoyer si n’est ce pas qu’il ne feust et doye estre ouÿ. Et supposé qu’il fust excepté de dire verité, si dist il que tantost vendroit ung autre accuseur lequel je ne sauroie par raison contredire, et qu’il amoit mieulx que celui me fist convenir et contre moy s’opposast que lui, pour ce qu’il savoit mieulx mes pensees et mon fait que lui. Car mes pensees ne savoit il mie, comme il disoit, se ce n’estoit par conjectures selon ce qu’il avoit congnu de mes fais et dits, dont je estoie moult dolent que tant en savoit. Et commença a appeller et reclamer Sinderesis, c’est a dire Remors de Conscience, en lui disant qu’elle venist raconter mes fais, mes ditz et mes pensees. Car c’est celle, se disoit il, qui congnoist les choses secrettes qui n’a point aprins a mentir.

BnF fr. 602 f. 11v
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 602, Le Pelerinage de l’ame en prose, f. 11v detail

Cy parle Sinderesis contre l’ame en lui monstrant ces dens rompues et ses gencives

Adoncques se monstra pres de moy une vieille qui de pieça sy y estoit et toutesfois je ne l’avoye pas apparceue. Moult hydeuse me fut a regar-

[f. 14]

-der et forment me rechignoit en me monstrant ses gencives, car elle n’avoit nulles dens qui ne feussent toutes rompues et usees.

Quant je l’apparceu, je fus moult esbahy pour ce qu’elle n’avoit point de corps, et aussi qu’elle n’avoit riens sur sa teste fors seulement une queue qui ressembloit ung ver, mais elle estoit moult grosse et longue. Icelle vieille commença a parler a moy ainsi:

Je suis, dist elle, ycy venue pour toy accuser. En tous lieux je suis creable, pour ce que je ne dis que verité. Je sçay bien tout ce que tu as fait, dit et pensé. Tu ne me peuz de riens excepter, refuser ne contredire. J’ay bonne renommee partout et si ay esté moult de toy privee de tes faulsetez. Aussi t’ay je souvent par charité advisee, pour ce que je vouloye ton bien et que je pourchassoie ton salut. Je t’ay souvent mors et reprins de tes mesdis et mesfais, tant que mes dens en sont toutes rompues, cassees et usees. Et as esté si dur, si rebours et si obstiné en tous temps que je ne t’ay peu retourner de mal faire pour mors ne remors que je t’aye fait. Si est droit que je m’en plaigne et* que la peine que tu en seuffres tu t’en deusses bien recorder.

Que quant je te vy pieça aller vëoir la sauvaige beste qu’on gardoit en ung manoir, pour laquelle vëoir tant seulement tu donnas ton argent. Je t’avisay et te dit des lors que se tu eusses esté saige, toy mesmes te feusses regardé et ne feusses pas alé loing pour voir celle beste sauvaige. Car pour voir, tu l’estoies assez. Et avecques ce encores te diz je que se tu estoies bien advisé, tu t’en y-

* Unnecessary la omitted

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