Le Pelerinage de l’ame en prose [23]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 22v]

Et pour ce se pelerin est entré en religion et il ne l’a pas bien gardee comme il pensoit de faire quant il lui entra, non mie qu’elle ait empesché fors seulement son pechié, il m’est advis et di ainsi que la religion lui vault peu: l’abit ne fait pas le moyne. Que vault il avoir nom et habit de religion et dessoubz n’y ait rien qui vaille?

Ce ressemble au chappel de l’anchanteur soubz lequel on cuide qu’il y ait aucun bien et toutesfois il n’y a riens. Je dy cecy pour ce pelerin, qui n’a point tenu le chemin de innocence, lequel toutesfois lui a esté bien monstré. Et non obstant qu’il [s]e soit getté de la boe par derriere en laissant le monde, neantmoins il s’est arriere appertement bouté sans avoir honte. Chacun peut clerement apparcevoir que combien qu’il soit entré en religion, nëantmoins Dieu ne lui en scet nul gre et aussi elle ne lui fault riens pour ce qu’il ne l’a pas bien gardee.

Lors respondi Misericorde qu’il seroit bon que saint Benoist feust ouÿ en ceste matiere, car comme il soit pere de la religion, il doit bien savoir de la chose.

A ceste parolle s’accorda Dame Justice, et parla ainsi a Damp Benoist:

Cy parle Justice a saint Benoist

Damp filz, dist elle, nous voulons avoir ton record de ce pelerin qui jadis entra en ton ordre pour vëoir si lui a bien fait son devoir, car je sçay bien de vray que oncques ne le fist.

Ci dupplique Misericorde contre Justice.

Adoncques Misericorde respondi qu’elle ne pouoit croire que la chose

[f. 23]

ne feust ainsi que disoit Dame Justice, car il est vraysemblable qu’il ait esté enclin a faire aucun bien, et croy qu’il a esté obedient aucunesfois et tenue silence de son service, devotement chanter messes, prins disciplines jeunes et en oroisons et moult d’autres afflictions.

Et pour ce sire Benoist, tu en diras s’il te plaist ton advis pour nous accorder ensemble. Et lors saint Benoist respondi qu’il n’estoit pas bon qu’il dist toute la vie du pelerin en appert en jugement pour ce que trop longuement tendroit la court, mais bailleroit voulentiers par escript comme il se seroit porté en son ordre puis qu’il y estoit entré.

Puis aprés sire Michiel le juge dist a Dame Justice qu’elle print ces balances si que elle ne se meist en tel heu que chacun la peust vëoir et qu’elle meist en icelles balances tout ce que le pelerin avoit fait affin que la cause feust plus tost finee. Et que Benoist y meist son escript et Sathan le sien par ainsi que le bien soit mis a destre et le mal, s’aucun en y a, a senestre, affin que chacun puisse estre informé du jugement.

BnF fr. 602 f. 18
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 602, Le Pelerinage de l’ame en prose, f. 18 detail

Adoncques fut eslevé ung eschauffault sur lequel par dehors se monstra Justice, monstrant ses balances. Les yeulx avoit estincellans et reluisans comme flambe, une espee moult noble avoit sainté – bien sembloit estre une grant dame.

La n’avoit celui qui n’eust paour de la regarder. Raison aussi estoit avecques elle, et Verité la bouche d’or, lesquelles trois je doubtoye moult pour ce

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