Le Pelerinage de l’ame en prose [30]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 29v]

leurs bourdons et escharpes car, comme ilz leur disoient, leur voyage et leur pelerinage estoit acompli et estoient venus a la fin et au lieu dont jamais nul ne partira. Voz gardiens, disoient ilz aux pelerins condempnez, s’en sont volez, plus n’aurez leur compaignie, ains ferons de vous a vostre voulenté en nostre manoir d’Enfer.

Bien pourrez crier et hurter, braire et plourer, mauldit soit l’eure que vous fustes nez pour venir a telle douleur ou riens n’y vault le plourer ne le gemir, ou il n’a aucune redemcion, clarté ne confort. Iceulx ennemis estoient du diverses figures. Les uns estoient cornus et les aucuns dentus comme sangliers. Aux autres sailloient les yeulx hors de la teste.

Aucuns avoient grans ongles et les dois crochus. Plusieurs avoient les ventres gros et les autres les dos tous pourris, si que les boyaulx leur sailloient. Les aucuns avoient les piez moussus; moult orde chose et orrible estoit a vëoir. Tout le cuer me trembloit de paour.

Lors prins je a regarder mon bon ange pour lui demander quelz gens s’estoient quant il me dist ainsi:

BnF fr. 602 f. 24
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 602, Le Pelerinage de l’ame en prose, f. 24 detail

Cy parle le bon angle a son pelerin en lui demonstrant la grace que Dieu lui a faicte que la garde d’aller en Enfer

Pelerin, Jhesus ton dieu et le mien te a fait grant grace quant il t’a separé de la compaignie de ceulx qui sont ainsi dampnez. Ne vois tu pas comme sont defigurez par peché?

Ces cornus la que tu vois sont les orgueilleux, qui si desdaingneux ont esté que

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aucuns n’ont prisé ne cuidé sage fors que eulx; et ainsi par leur fierté ont hurté tous les autres et mis arriere. Les autres a qui les yeulx pendoient sont les meschans envieux, qui ont bouté et mis hors leurs yeulx pour regarder fierement le bien et l’avancement d’autrui; oncques n’aymerent bien.

Ceulx qui ont dens si comme sangliers sont murdriers de voulenté, gens ireux et vindicatifs, plains de rancune. Pres d’eulx ne peut nulz durer pour leur mal en denture. Ceulx aux ongles et dois tortus sont ceulx qui tant plus ont crocheté de l’avoir d’autrui par perverses et injustes manieres.

A l’autrefois t’en parla assez d’avarice quant tu la rencontras. Gloutonnié sont les ventres qui ne leur chault comment il aile, mais que ilz ayent la pensé farsié.

Ceulx qui ont les dos pourris sont les luxurieux et ceulx qui ont les jambes moussues sont les paresceux. Or prens garde a ceulx qui ont ces sept condicions, et penses quel tu estoies ou temps passé quant tu les avoyes et portoies par le chemin de ton pelerinaige en terre.

Cy parle le pelerin a son ange

Et comment? dis je a mon bon ange*. Je m’esbahis de ce que tu m’as dit, car il me semble que je ne fus oncques si lait.

Cy respont l’ange a son pelerin

Si lait, dit il, mais plus que tu ne dis. Qu’est ce doncques qui est lié, mis et troussé en ton fardel? Or le deslie et met jus, afin que tu ne cuides mie que je t’aye menti de riens. Ainsi le feis je, et je vy tantost ensei-

* The scribe has written pelerin rather than ange

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