Le Pelerinage de l’ame en prose [39]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 38v]

mené male vie et fait aucun pechié; par ainsi selon ce que je y avoye fait j’estoye plus ou moins tourmenté. Et es lieux ou j’avoie plus pechié, le tourment me duroit plus longuement se en ma vie ne l’avoye abregé par penitence quant je la devoye faire. Moult de peine y souffri et vy aussi souffrir a plusieurs autres pelerins.

Les uns vy tourmenter es lieux ou ilz avoient eu seigneurie en leur vie, les uns en vieilles masures, les autres ou ilz furent nez ou en riviere ou en mer.

Les autres en l’air ou en terre ou es lieux ou ilz souloient demourer en boscaiges ou en desers ou en autres lieux, ou en fosses, en glace ou en froidure dont il advint que je en vy ung enclos en glace qui parloit a son ange disant ainsi:

Cy parle ung des pelerins en ung glaçon a son ange

Cher gardien, je te prie que tu me dies se je ystrai point de ce glaçon ou je suis tout engelé. Je y ay esté bien mil ans. Le feu ne me eust pas esté si grief a souffrir et m’est advis que je n’y eusse point tel meschef, car j’ay aimé au monde les baings et les estuves pour aiser mon corps qui n’est q’ung fumier. Il m’en pesa moult avant que je venisse ça; et encores fait je sçay bien que je fus confez.

Cy respond l’ange au pelerin dessusdit.

Lors lui respondi son bon ange: Je sçay bien, dist il, que je te vy a confessé. Besoing t’en a esté, car autrement tu eusses esté ravi de Sathan et getté la bas en Enfer. Mais nonob-

[f. 39]

stant celle confession, il te fault faire ce que tu ne fëis pour lors. C’est assavoir satisfacion, laquelle tu n’auras pas faitte a mon advis en dix mil ans, si priere et grace envers Dieu ne te aident. Encores n’y as tu pas esté que trois jours; et tu scez bien que tout ton temps as prins delectacion en ordures que tu m’as dit, dont grant despit m’as fait aucunesfois et bouté hors de ta maison. Et fait estoupper mes yeulx et ouyes affin que je ne vëisse et ouÿsse tes parolles et pechiez dissolus.

BnF fr. 602 f. 30v
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 602, Le Pelerinage de l’ame en prose, f. 30v detail

Ainsi m’as tu privé par maintesfois de ta compaignie et tenu pres de toy Sathan, duqeul tu faisoies le vouloir. Et je attendoie hors l’uis moult dolent savoir se tu te amenderoies, mais il t’en chaloit peu car riens n’en laissoies a faire pour moy.

Oncques honneur ne me portas. Si en es maintenant en douleur et seras encores longuement, jusques a ce que le doulx Jhesucrist qui toy et moy fist et crëa y vouldra mettre abregement; si ne te desconforte mye. Mais porte tout droit ton bourdon jusques ad ce que tu seras purgé de ton meffait. Et se tu as a present grant froidure, par aventure quant il plaira a Dieu, il müera se tourment en chault. Si n’est mie en moy de le müer ne de le faire finer, mais je sçay bien qu’il prendra fin et que toy et les autres pelerins qui ainsi sont tourmentez en istront.

Lors vy je de moult grans merveilles, car ou lieu ou ma penitence faisoie ouqeul j’avoie esté demourant avoye eu ung voisin, et a qui je ne vy oncques bien faire ne n’ouÿs oncques bien dire de lui. Jamais de lui nul ne parlast

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