Le Pelerinage de l’ame en prose [41]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 40v]

qui me fist arrester pour regarder entour moy qui ainsi puoit. Et lors je vy ung lieu plain d’offemens de plusieurs corps qui la gisoient mors, entre lesquelz je congnuz bien les os du mien, desquelz la pueur me venoit que je sentoye. Mais nonobstant la punaisie qui estoit grant, je me voulu arrester et ne vouls oultre passer sans me aproucher et parler a lui.

BnF fr. 602 f. 32
Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 602, Le Pelerinage de l’ame en prose, f. 32 detail

Cy parle l’ame du pelerin a son corps

Es tu, dis je, mon corps meschant qui es si vil, si puant et si ort, viande a vers, pourriture orrible? O creature laide, ou est maintenant ton orgueil, ton bobant et ton gros cuer? Quant ne a quel jeu as tu perdu tes fieres contenances? Advises tu point quel tu es? Je ne vy onc si lait comme toy, et certes il est bien employé. Je ne pourroye estre dignement vengé de toy, car tant comme tu fus avecques moy, tu me menas tresmale vie et me fis perdre mon temps et maint pas et forvoyer a moy tout ce que j’avoye a faire. Tourmenté en ay esté et encor suis et serai se Dieu ne me donne aucun allegement. Et toutesfois je le doy bien louer quant il m’a osté du peril de dampnacion lequel j’avoye acquis par ton pourchas!

Cy parle le corps

Lors il leva le col ung peu et sa laide face en moy disant fierement: Que dis tu? Mal venu soyes. Es tu ores ycy venu pour moy ainsi laidangier? Et tu me deusses esjouir! Ne scez tu pas bien que au Jugement quant je ressusciterai et aussi tous les autres mors dont les os sont ycy des aucuns et des autres ailleurs, je veray mon Dieu en ma char et en mes os? Tu scez aussi bien des pieça que Ezechiel le prophette

[f. 41]

fut jadis en ce champ ycy, disant que entre noz os oyssions la parolle de Dieu et que nous tenissions pour tout vray que noz esperilz revendroient en nous si que aprés serions en vie. Si seroit tel mouvement que chacun os retourneroit en son lieu et en sa place. Si ne me deussiez pas si rudement arguer et blasmer, mesmement se je suis vilment deformé et commencé en pueur et en ordure et pourreture entre les vers. Je puis mieulx dire que c’est par toy que tu ne te dois point plaindre de moy.

Quant le feu se prent en ung arbre et il art tout a sa guise et le degaste et met en cendre et puis adonc s’en va, quelle cause a il de venir blasmer et reprendre la cendre? Nulle cause dis je n’en a, mais ainsi ne va pas de toy et de moy.

Cy replique le corps contre l’ame du pelerin.*

Certes, dit il, si fait, car tu ne attendis pas que je feusse hors du ventre de ma mere que tantost a moy tu ne te preisses et m’as par longtemps degasté et si mené afin que quant tu n’y as trouvé plus riens de bon tu m’as laissé comme cendre. Mais je croy bien que se tu m’eusses tost laissé ou que on t’eust enchassé de moy par violance, se ne deisse pas que tu me eusses laissé comme cendre, comme bruslé et encharbonné.

Cy respond l’ame encontre arguant le corps

Suppose, dis je, que ce soit voir. Si me dois le douloir encores de toy et de ta compagnie car aussi comme le feu est en soy tres pur sans infection et qu’il prent obscurté et impurté et fumee en l’arbre qu’il art, aussi ostoye je tres pur et net sans avoir

* Although this rubric seems odd, since the Body had already been speaking, it appears in both this manuscript and BnF fr. 602.

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