Le Pelerinage de l’ame en prose [46]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 45v]

leur perçoient. Atachez estoient a croz par les yeulx et ainsi pendoient honteusement.

Autres gens avoient pres d’eulx qui pendeoient par leurs langues, dont aucuns avoient deux langues. Hault et fort estoient a croz atachez* entre lesquelz je en vy ung seulement dont grandement fuz esbahy. Sa bouche avoit close reluisant comme or et avoit double langue, a quoy icellui et ses compaignons avoient grans cousteaux fichez parmy le cuer et leur poumon desquelz ilz estoient tout oultre trespercez. Tant y avoit de telles gens que a peine les pouoit on nombrer.

Plusieurs autres gens aussi je vy pendus de menus de moyens et de gros.

Les autres pendoient crueusement par les langues achaynnés d’argent, les aucuns par les mains et les autres par les oreilles. Et trop longue chose seroit a raconter de tous ceulx qui la vy pendus.

Quant je euz ce veu, je commençay a penser que je demanderoys a mon bon angle la cause de celle penderie, laquelle ne savoye pas, mais je n’en faist tantost point de mestier car le bourrel qui les avoit pendus tantost le me aprins, lequel aloit par les rens des pendus et prenoit garde a chacun que sa hart ne desnouast. A chacun d’iceulx parloit a son tour.

Aux premiers de iceulx disoit tel langaige: Vous filz d’Envie et du prince d’Enfer, pensez et ayez memoire que vous pendez a juste cause par les

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yeulx que oncques bien vëoir ne peustes. Et se en aucun saviez aucun bien estre, de travers le regardiez et d’ung parvers fier regard; farde ne d’autre glaive n’eust peu faire telle grevance comme voulentiers eussiez fait a voz regars, se vous eussiez eu pouoir. Riens ne avez eu cher fors le mal et l’encombrier de autrui – celui avez eu voulentiers, d’autrui meschief estés nourris. Si en serez a tousjours maigres et chetifs.

Aussi entre vous larrons de bonne renommee qui pendez par vostre langue envenimee, souviengne vous que Envie vostre mere vous a deceuz. Vostre plus grant estude estoit de diffamer ceulx qui meulx de vous valoient ou plus savoient. Moult est mauvais instrument la langue qui ainsi amble a son voisin son bon nom.

Si grant larrecin n’est mie d’ambler or, argent ou joyaulx comme c’est de fortraire bonne renommee par detraction. Assez le pouez maintenant esprouver, et vous aussi faulx flateurs qui tousjours avez esté doubles et avez porté double langue. Monstriez pardevant a iceulx bon semblant, lesquelz par derriere faulsement trahissiez.

O trahistre felon Judas! Pas ne doit souffire que aux las de desesperance te pendis quant tu en euz fait la trahison en baisant ton maistre et le livrant aux juifz. Mais autrement te failloit ycy endroit estre pendu, car a double langue le dois estre, et pour ce que n’ose atoucher a ta bouche, celle du roy souverain de quoy ainsi elle le reluist pour ce

 

* Everything from par leurs langues to atachez repeated in the manuscript

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