Le Pelerinage de l’ame en prose [48]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 47v]

Bien maudire te doit on de bouche et de pensee. Or doncques le bourreau s’escria: Sachez, dist il, qui ne la fault plus de riens maudire, car elle se voit assez maulditte. Maulditte en soit la lignee et ses subgetz qui sont atachez a ce gibet.

Cy fait question l’ange aux deux pelerins estans en Enfer

En ce point parla mon bon ange aux deux esperis en leur demandant la cause pour quoy avoient ainsi chanté et aussi que leur avoit Trahison meffait de qui ilz parloient si laidement.

Cy respondent les deux esperis a l’ame

Adoncques leur respondirent que Trahison leur avoit fait et mis en ce grant exil. Car jadis nous nous entrainnions quant Trahison nous sequestra et tint son parlement a nous diviseement, disant l’un a l’autre qu’il se gardast de l’autre. Et par ce nous entrechaysmes et feusmes ennemis l’un a l’autre, cuidant que tout ce que Trahison avoit pourparlé feust verité. Et toutesfois se n’estoit que faulseté.

Si advint que nous tuasmes l’un l’autre quant nous entrerencontrasmes, et par quoy nous sommes cy descendus et perdus a tousjours et pour ce ne pouoit bien dire de Trahison quant par elles avons tant de mal. Certes, dist elle, elle n’est pas maulditte sans cause. Je croy que de Dieu elle est maulditte par raison, veue sa condicion.

La avoit une roe qui tournoit venant du parfont de la terre par ung potistis; et hault se eslevoit et tres ligierement faisoit son tour tout droit si que elle entroit en la tour, et par a hault s’avaloit bas en tournant celeement au postis. En icelle avoit croz de fer fichez qui dessiroient deux maleureux qui estoient a ce postis, lesquelz avoient a leurs colz grans sacs plain d’argent

[f. 48]

et de monnoye. Sur icelle tour avoit ung roy aux creneaulx apuyé qui comme courroucé parloit ainsi a iceulx:

Cy parle ung roy a deux de ces gouverneurs au monde.

Maleureux! Souviengné vous que jadis me feistes tort, desloyaulté et trahison quant tellement vous aymé que mes receveurs vous feiz, despenseurs et maistres du mien. Lors me deistes que point ne me soulciasse mais vous laissay du tout le gouvernement du mien, et que si largement de moim’ me acqueriez que mon tresor empliriez et que deffendriez mon pays de mes ennemis par souldoiers et gens d’armes, si qu’il ne seroit ja mestier que je m’en meslasse.

Moult ligierement vous creuz cuidant que vous faissiez bonnes gens. Lors faistes faire celle roe ou vous pendiez grans sacs, lesquelz emplissiez tous les jours de l’argent que vous preniez en mon nom la ou vous voutiez sans avoir commission, en faisant nouvelles ordonnances et usaiges de quoy je ne savoie riens. Et entendre me feistes que tout estoit pour moy et pour mon bien. Moult fut telle roe subtille, car je vëoye a mon advis en mon tresor, et cuidoit que me feissiez ung grant plaisir et prouffit, mais je entre en mon tresor et y cuiday trouver moult de biens, j’ay trouvé tout vvit.

La roe au tour qu’elle faisoit rapportoit par dessoubz terre tout ce que par dessus m’avoit monstré, tout revenoit en voz maisons, dont vous et moult d’autres compaignons avez esté plains et comblés et je suis demouré povre, dont peu de gens m’ont plaint. Ains en ont eu grant joye pour ce que en vous trop me fyoyé. Tres bien vous congnoissoient mais n’en osoyent mot dire, car ilz cuidoyent

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