Le Pelerinage de l’ame en prose [49]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 48v]

que de moy tenissiez tel usage, et vous saviez bien que riens n’en estoit et que ne pensaye a tel barat, mais sans plus pensoye a avoir chose par quoy je peusse deffendre mon royaume de mes ennemis et garder mon pays en paix. De ce faire aviez juré et si n’en feïstes oncques riens, car tant comme la roc tournastes et du mien vous jouästes, mon pays ne fut deffendu ne mes ennemis deboutez, mais a plus esté guerroyé et degasté qu’il n’avoit a autre temps. Et semble, ce dient les gens, que vous aviez enterré dessoubz ceste roe une autre roe privee que faisiez tourner au tournement de ceste cy.

Grande chose est d’un mouvement articulier comme d’une roe qui maintes autres fait tourner, les unes tost, les autres tart par les engins qui y sont assis en ordre. Les petites font les grans tourner a trait, et les grans les petites ligierement, selon les divers tournemens que on peut apparcevoir en moulins et orreloges ou telz engins sont.

Or vous dy que on m’a dit que par vostre astice et malice avez esté l’engin de ceste roe, en mouvant autres de vous par aliance conspiree de l’un l’autre comme engins entremeslez et entrelacez, affin que celeement hors du royaume feissiez savoir mes secretz par voz engins, en recevant dons et deniers et que serrement entrassent autour de la roe contre moy. Ainsi avez revelé mes secrets et moy et le royaume desrobé par vostre faulse desloyaulté.

Or vous tenisse a bien soubtilz se par l’argent que pieça vous m’avez emblé peussiez estre rachetez et delivrez d’Enfer, mais ainsi ne peut estre. Tout ouvraige ensuit son maistre et ne le laisse en nul temps soit bonne ou mauvaise. Et pour ce vous demou-

[f. 49]

rera, celle roe et vous a elle, tant comme Dieu sera. De maleheure pour vous la feistes; par congié de Dieu vous suis venu arguer et monstrer voz faultes. Tousjours serez povres et je auray assez, car je croiray meilleur conseil que le vostre et mieulx me gouverneray.

Puis recommença le bourrel a parler aux autres. Ou sont, disoit il, sa faulx advocas voz soulas? Ou sont ilz? a faulx menteurs parjurés et faulx juges. Atachez estes a chesnes d’argent par la langue; que c’est bien droit qu’elle soit percee de ce qu’elle a faulsement pourchacé et acquesté. Certes grant peine avez mis a acquerir deniers en soustenant les faulses causes et en mettant les justes arriere, en troublant et empeschant la juste querelle afin que la verité ne feust sceue, et en aloingnant le proces afin que la sentence ne feust si hastivement donnee, afin que voz mains en feussent ointes plus longuement. Vous aussi, faulx juges, de telz maulx estes coulpables quant vous veëz clerement que avoit droit ou tort et que preniez en recelee dons d’iceulx que saviez veritablement avoir tort, et qui pis est, en chair de jugement avez faulsement jugé et sentencié contre celui qui avoit droit mesmement, pour ce qu’il estoit povre et n’eust osé resister a vostre dit ne aussi en appeller.

Bien vous deust estre souvenu du roy Cambises qui fist escorcher devant lui ung juge et fist

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