Le Pelerinage de l’ame en prose [54]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 53v]

de prés de la moitié. En parlant ainsi me sembla que Enfer si s’eslongna de moy et aussi que je m’en eslongnoye, mais toutesfois je le vëoye bien ne oncques depuis n’en fu si loing vers lui, adonc plus patient estoye. Mais grandement ne demoura pas que nous retournasmes sur la terre dont nous estions partis. Et la en droit je vy telle chose que je n’avoie point aparceu. Plusieurs pelerins vy jouer et esbatre d’une pomme en une plaine dont il y avoit deux grans arbres; l’un estoit delectable et de grant vertu et l’autre estoit sec et sans humeur. Vois tu, di mon bon angle, ceulx la? Ouy, dis je.

Se pieça eusses ainsi fait, dist il, il t’en feust de mieulx. Lors lui dis je que moult me plaisoit se il me disoit que ce signifioit. Il n’est, dist il, pelerin tant sache bon chemin tenir qu’il ne treuve aucunesfois tristesse qui au cuer le blesse et qu’il n’ait aucunesfois besoing de soy jouer et esbatre et de soy apaiser d’aucune chose qui conforte.

Si saichié que ceulx la que tu vois jouer pour eulx desennuier ont trouvé une pomme de grant soulas dont ilz se jouent et jourront toutesfois que ennuy auront. Ce n’est mie la pomme de quoy dit Aristote comme on dit qu’il fist une livre. Ce n’est pas aussi la pomme ou Adam mordi, mais c’est la pomme qui pour lui pendi en cest hault arbre sec, et par avant estoit d’arbre en arbre et portee du vert au sec pour faire restablissement de l’autre pomme devee et deffendue a Adam, laquelle il avoit

[f. 54]

indeuement ostee. Et enten bien a ce premier, car par avant te parlay du pommier que de la pomme dont il est venu et comme il fut enté. Adam quant il menga la pomme planta dedans soy les pepins par quoy ces pommiers furent aprés boscaiges et sauvaiges. Telle est la guise des pommiers, car combien qu’ilz soient coustumiers de porter bon fruit et doulx, qui le pepin en veult anter planter, le pommier en est sauvaige et le fruit sur ce boscaige jusques a tant que on ante dessus greffe venue et yssue de franc pommier.

La pomme de quoy Adam mengea fut de tresbon pommier et estoit bonne, belle et doulce. Le livre de Genesis le tesmoigne. Mais pour ce que le ventre Adam n’estoit pas tel comme il faloit a faire germer les pepins et renouveller en pommiers, il advint que es pepins fut enclose l’innobediance d’Adam qui altera la germe et la semence de lui et de Eve sa pepiniere et en fist devenir le fruit sauvaige et boscaige. Car tout son lignaige du pechié originel, par quoy il ne peut oncques fruit porter qu’il ne feust sur, sauvaige et amer, duquel le maistre des pommiers n’en mettoit point en ses greniers mais les gettoit aux pourceaulx d’Enfer amonceaux et a tas a tousjours, jusques a tant que Dieu anta sur ung pommier ung greffe qu’il amoit moult, lequel fut prins sur la racine fine, racine de Jesse, non mie qu’elle ne feust sauvaige et de boscaige mais pour ce que le greffe estoit ordonné et predestiné de recevoir exemption par la benediction de Dieu. Aprés ce que anté seroit en l’estoit ou il devoit estre. C’est en saincte Anne ou l’enfantement de Marie fut fait tresconvenablement, laquelle Marie fut le greffe que Dieu preserva de toute vieille sauvaigine, c’est du pechié originel et de tout autre

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