Le Pelerinage de l’ame en prose [58]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 57v]

car il n’est pas que le pommier et la pomme sont venus et descendus d’Adam, duquel ilz sont hoirs; et a la pomme seule le pouoir de faire restitucion et satisfacion par tout ou il appartient et selon ce qu’il convient. Pour quoy en tant qu’il me appartient restablissement, je requier la dicte pomme de moy restituer du remenant assez ligierement; de ce me taire quant j’auray restitucion.

Cy respond l’arbre vert a la replique du sec

Adonc respondi l’arbre vert: Est-ce droit que celui doyt porter peine qui ne la desservie pour ce qu’il a grant puissance? Ou que celui qui riens ne doit paye, et que celui qui acroit soit quitte? Ou que quant pour ung petit de chose on peut estre quicte soit faicte restitucion atent doubles? Certes la pomme que Adam osta de l’arbre et mengea estoit de petit pris quant est de soy; si me semble chose desraisonnable que l’arbre sec vueille avoir restitucion de ma pomme, laquelle homme ne sauroit priser. Et d’autre part se seroit gresve chose que celui qui riens ne doit et qui n’a aucun mal desservi fust puny de peine, et ceulx qui ont mesprins feussent quittes et non pas pugnis. Ja juge qui a droit regarde ce cy ne jugeroit.

Cy dupplique l’arbre sec contre le vert.

L‘arbre sec aprés respondi: Oncques mes, dist il, ne vy arbre qu’il ne se voulsist bien sauver en sa racine s’il peust et qu’il ne print voulentiers aucun amendement. Et pour ce, se je requier restablissement pour mon honneur que j’ayme chierement, en ce ne pert riens l’arbre vert, mais je sçay bien que c’est son prouffit. Car comme il gardera sa pomme, ainsi peu de prouffit en aura. Mais quant je l’auray devers moy et que

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j’en seray restabli, quant aussi elle aura esté desrompue, tourmentee, batue, a cloux atachee et partout depercee, le jus qui istra hors de lui et qui coulera a terre sera grant medicine a toute la racine, c’est a tout le lignaige humain qui est sa racine.

Lequel par ta liqueur sera du tout rachetee et delivree. Il n’y fault autre rançon; assez plus vault que la racine et n’est pas doubte que l’arbre aura plus de vigueur et durera plus longuement se dudit jus sont ainsi medicinees et arrousees les racines que je di.

Et d’autre part, je dy ainsi que quant Dieu, lequel se tient non offensé, vendra du ciel ca bas, la pomme estandue et battue cruellement et la liqueur d’elle hors yssir grandement sera appaisé et recevra pour amende ce precieux sacrifice en pardonnant tout vieil pechié. Et ainsi en moy restituant les deux choses que j’ay dictes devant seront du tout a terminees.

Cy respond l’arbre vert a la duplique du sec.

Adoncques l’arbre vert respondi: la pomme, dist il, a si grant vertu que quant elle se vouldra mettre en la main de Dieu, elle medicinera tresbien les racines et moy avecques et apaisera Dieu comme la pomme fait l’enfant, ne se n’en sera batue ne pendue a cloux. Et pour ce, l’arbre sec ne requiert plus chose de droit. Si requiert Dame Justice qu’elle en vueille jugier. Dist l’arbre sec: J’en suis content.

Cy parle Justice

Adoncques Justice print la parolle et dist ainsi en audiance: Force n’est pas droit. Et pour ce, se aucun a sei-

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