Le Pelerinage de l’ame en prose [60]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 59v]

pas le mien. Tousjours ferai ton plaisir et suis prest de toy obëir jusques a la mort. Mais, cher Pere, tu dois penser que se tu me hastes de ce faire, ja homme ne m’en saura gré. Car encores n’a pas esprouvé les perilz ne la misere ou il est mis par son pechié. Si est bon qui les congnoisse a celle fin que quant grace lui sera faitte, il nous en doye mercier et regracier.

Tu dis bien, cher Filz, dist le Pere, et dés maintenant je vueil que homme soit mis en affliction cinq mil ans ou environ, aprés lequel temps nous lui aiderons, dedans lequel je pourverray d’un souffisant pommier a ton plaisir ainsi que trouver le pourray. Lequel le Saint Esperit gardera et par vertu fera porter fleur nouvelle appellee virginité, en laquelle tu descendras et devendras pomme, afin que l’arbre despoeillé soit de toy restabli. Ainsi seras mediateur entre homme pecheur et moy. Car quant je te verray devenir pomme, je seray apaisé comme l’enfant, mais que tu te laisses flageller affin que le jus ysse de toy, lequel fera l’amende par laquelle Enfer me rendra l’omme quant ainsi racheté l’auras.

Cy prononce Justice l’arrest

Et pour ce, te dis pommier vert, que consideré tout ce que toy et l’arbre sec avez dit; consideré aussi le parlement de la Trinité cy devant recité, je sentencie par arrest que le pommier sec sera restabli de ta pomme, laquelle virginité a gardee longuement.

Or advient aprés le propos de Justice le temps et la saison que la separacion fut faitte de la pomme et du pommier,

[f. 60]

duquel elle vint a terre toute meure sans blecer, a laquelle vint Envie disant qu’elle seroit bourrel de Justice pour le pendre hault et rendre a l’arbre sec.

Ainsi le fist comme elle le dist. Ainsi fut pendue en l’arbre sec la pomme du pommier vert, si hault en publique que pres et loings toutes gens en virent la restitucion. En ce point le pommier print a plourer et doulouser en tordant ses branches disant ainsi a hault cry:

Cy se plaint l’arbre vert a Dieu le Pere

Haa, Dieu le Pere! Comment tu es fait justicier rigoureux quant il te plaist. Je ne sçay qui tu espargneras quant tu as baillé a mort ton Filz qui oncques ne mesprint vers toy ne oncques ne dist ne ne fist mal. Grant joye me vint au cuer quant tu le me baillas a vestir et couvrir d’escorte humaine pour devenir pomme, mais las, dolent en douleur m’est tourné le jeu en pleur et lamentacion.

Cy se plaint l’arbre vert au Saint Esperit.

Hee, Saint Esperit! Vray reconfort, conseil de cuer dolent qui me en umbras de ta vertu, affin que la clarté de ta divinité ne m’oubliast ou esbahist au temps que en moy descendi, que ne aumbres tu aussi maintenant affin que le grief que j’ay de mon doulx filz soit tapy.

Haa, Gabriel! quant tu vins a moy et me saluas en disant que je soie plaine de grace, tu ne me diz pas que je deusse avoir telle douleur comme j’ay, car elle me tresperce le cuer puis que on m’a tolu ma joye.

Hee, belle cousine Helizabeth, qui en la montaigne me appellas benoiste entre les femmes! Moult autrement est que lors ne te estoit advis, car ma beneicon est tournee en

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