Le Pelerinage de l’ame en prose [61]

[Chantilly, Musée Condé, ms 140, f. 60v]

lermes, ne il n’est femme qui peust estre plus dolente que je suis. Helas, femme qui hault crioies en la tourbe de la gent en beneisant mon ventre pour ce que porté avoit le Filz de Dieu qui est cy pendu, ou es tu? Que n’es tu ores ycy si veisses mon douloureux ventre, comme est rampli de grans douleurs. Haa, Simeon, ja piëça bien me deiz que le glaive dont est trespercé le cuer* de mon filz perceroit l’ame de moy juques a la playe mortelle. Si a il fait, car tellement suis navree de lui que qui bien verroit la playe, il me jugeroit plus que martire.

Hee, Joachin, trescher pere et toy, treschere mere saincte Anne, pour quoy suis je de vous venue pour avoir tel courroux? Puis que vous estes yssus de la lignee de David, lequel a sa harpe reconfortoit Saul quant du mal esperit estoit tourmenté, vous qui estes les successeurs dudit David me deussiez avoir laissé aucun instrument pour moy reconforter.

Hee, Filz, a toy vueil je parler. Tu scez bien que doulcement et amiablement je t’ay nourri et alaictié de mes mamelles. Mainteffois as geu amiablement entre mes bras. Or te fait partir de moy douleur et martire. Mal me fait quant te voy nud lassiés ainsi, nu, descouvert et estandu a honte, et tellement desfermé que le cuer de toy peut veoir chacun parmy ton couste en plaine heure de jour. Et encores te mis entre les larrons comme se tu feusses mauvais. Et si a Pilate mis ton nom sur toy pour plus grant confusion, affin que chacun te congnoisse qui par la passera.

Coment se pourroient tenir de ploures mes yeulx qu’ilz ne demonstrassent la grant douleur de mon

[f. 61]

cuer quant regardant? Se tu eusses pere et mere, portast partie de la douleur avecques moy pour ce que en toy eust part; ma douleur en fust mendre. Mais oncques mes neuz pere en terre; nul ne est tenu a te plourer tant que je suis, qui es tout seul myen et en toy nul home n’a reins que moy. De mon seing es entierement fait, si en est mon tourment doublé. Filz, s’il te eust pleu, autrement eust esté restablis l’arbre sec de sa pomme.

Les parolles de despit que on te gette me fait le cuer partir. Haa, doulx filz, pour quoy ne puis je de toy aproucher? S’il se peust faire, voulentiers otasse tes cloux et estanche tes playes. Grant pité doy je avoir quant je voy ton sang couler a terre. Bien voulsisse baiser ta bouche a laquelle toucha le trahistre Judas; comme faire l’osa je ne sçay, ne aussi comme tu le souffris et mesmement aux juifz abuvrez de fiel amer. La mort ta esté bien amere quant m’as laissé vivre aprés toy.

Haa, ciel, estoilles et planettes, comme vous tenez vous de plourer vostre createur que veez ainsi tourmenter, plorez avecques moy et criez la mort de vostre createur qui est huy mort a grant tort! Haa, soleil, pour quoy le laisses tu ainsi descouvert? A le couvrir es tu plus tenu que Sein n’estoit a son pere Noé, ce quel quant il l’aparceut descouvert tantost le recouvry. Et pour ce, se tu es bon filz, tes rais retrairas, si sera couvert. Haa, terre, comme soustiens tu cest arbre sec ou celui qui te fist est pendu parmy fendre de dueil de uroyes? Rens moy son sang que tu as beu, car il est mien et tu n’as pas gaigné qu’il soit tien. Les corps que en sont arrousez en doivent bien revivre.

Helas, filz, a mort me as feru

 

le cuer repeated

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