Le Pelerinage de l’ame en prose [62]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 61v]

quant a autre qu’a toy m’as donnee, combien qu’il soit vierge. Mais il lui a bien a dire de toy, a lui aussi comme se je feusse estrange et de nulle congnoissance, pour quoy je puis bien dire que on me peut justement appeller Maria, car c’est Jhesus qui estoit la doulceur de mon nom m’est au jour d’uy hosté et parté; je demeure. Hee, Jehan, beau tres doulx amis, ou es tu maintenant, mon filz? Mon autre filz ay je huy perdu. Cruelle mort le m’a osté. Las, Jehan, que feras tu de moy? Recouvrve en moy povre mere; mestier eusses d’avoir confort comme moy, car bien voy que tu es desconforté et au cuer navré de grant dueil. C’est cy povre assemblee que l’un l’autre ne peut reconforter.

Hee, angelz, se dueil demenez, nul tort n’avez, car ceulx que vous souliez garder ont mis a mort villaine vostre createur. Ce sont ceulx qui mieulx amoit et avoit plus cher. Hee, bonne amour que me joings a mon cher filz, ta jointure m’est huy trop forte car elle m’escraint jusques a la mort! Que feras tu povre Marie, non mie Marie mais marrie et ramplie de grant douleur, qui ne doit plus estre dicte mere que amere – le cuer amer me fait amour combien qu’il soit doulx sans amer et qu’il ne soit femme d’amer a autre qu’on doye amer mieulx de moy. Hee, filz Adam que demourez vous tant a venir plourez avecques moy? Ne veez vous cy ma pomme, tellement entamee et flagellee que de toutes pars le jus en sault hors? Buvez le, succez et vous enyvrez de l’amour qu’il vous a aymez; mere ne veistes piëça qui si tost fendi sa cotte

[f. 62]

pour donner a son enfant sa mamelle comme il [s]’est tost laissé percer pour vous faire succer son jus, lequel il a mis a si grant randon que rachetez en estes. Dedans lui pourrez vëoir cinq pipimens de goutans et rendant jus habondamment. De bonne heure sont nez et seront qui en seront nommez pepins et leur maison la feront par compassion et pité; mieulx ne se peut nulz logier que la en droit.

Cy parle l’abre vert au sec

Arbre sec, a toy vueil je aussi parler. Tu es venu en ton entente dont je suis moult dolente, car dedans ma pomme as en toy mon cuer fiché le sien et le mien; tout commun est a ung et a autre. La pomme de quoy tu es publiquement et devant tous restabli est de trop plus grant valeur que n’est celle dont tu fuz despoueillé; si me semble que ne la deusses plus retenir mais la me rendre. Car souffire te doit l’onneur que tu en as, aussi que ta voulenté a esté faicte, comme chacun le peut vëoir et savoir.

Cy respond l’arbre sec a l’arbre vert

Adoncques l’arbre sec respondi: Certes, dist il, il me souffist voirement, car de telle chose n’ay je mie tant seulement l’onneur, mais je y ay recouvré tresgrant noblesse et valeur. Car qui se garnira dorestnavant de moy riens ne devra doubter l’ennemy; et pour certain je ne suis plus seche, car le precieux jus de celle pomme dont j’ay esté arrousée et ma verdeur donnee. Et m’est advis que tu ne te deusses pas plaindre comme tu fais, car ta pomme estoit passible et pouoit bien tourment avoir et mort souffrir quant il la receue, mais dorestnavant elle ne pourra avoir passion ne mourir. Ains sera tous

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