Le Pelerinage de l’ame en prose [64]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 63v]

Et lors demanday a mon gardien pour quoy je ne avoye peu a eulx parler et pour qouy ilz ne me avoient fait aucun semblant toutesfois que de riens ne leur avoit meffait.

Cy respond l’ange au pelerin

As tu, dit l’ange, ja oublié que tu es separé de ton corps et ceulx la ne le sont pas, mais sont encores en vie corporelle? Tant qu’ilz y seront, nul pouoir n’auront de toy vëoir. Ilz ne t’ont sentu ne veu, ne aussi tu n’as pas parlé a eulx car de ce n’avoyes pas congé; lequel n’est pas de ligier octroye aux esperis pour ce qu’ilz en seroient molestez et grevez mesmement quant ilz ne verroient point ceulx qui parleroient a eulx. Se aucuns en ont eu congié de Dieu, se a esté aucun especial don. Ne point n’en y a de general.

Cy fait autre question le pelerin a l’ange.

Lors lui prins a redemander comment pouoit estre que ce feu qui entreulx esperis ardoit ne faisoit nul mal aux hommes mortelz mesmement quant ilz vont parmy ce qu’ilz ne sont point sans peché.

Cy respond l’ange a la question du pelerin

Certes, respondi mon bon ange, les hommes en leur mortel vie ne vont pas par ce feu cy; la n’a point Dieu ordonné de Purgatoire pour le corps; mais aprés la mort, il sera pugny en terre ou il pourrira. Aussi dis je de leurs esperis qu’il n’est pas droit qu’ilz soient pugnis devant que le prevost les juge comme il a fait toy.

[f. 64]

Se ilz sont maintenant pecheurs, si pourront ilz aprés faire penitence. Et tel bien que ce feu ycy ne autre ne trouveront tant qu’ilz s’en yront en Enfer avec ceulx qui ja y sont.

Si ne di pas qu’ilz soient et voisent parmy ce feu, car le feu trait sans plus que telz le ont fait pour eulx mesmes. Leur feu n’est riens que leur pechié quant ilz sont jugez aprés la mort. Cecy dois tu avoir esprouvé; aussi t’en ay je parlé autreffois. Certes, diz je encores, je l’espreuve et treuve la chose vraye. Je ne sçay combien ce sera. Je attendray tant qu’il plaira a Dieu.

En alant et ainsi parlant ne demoura que ung peu que je vy une dame qui s’eseoit en chaire. La langue hors traitte, de laquelle elle lechoit ung pelerin lait et difformé et laidement façonné qui passoit par la.

Cy fait question le pelerin a son ange

Lors me prins je a regarder mon angle et lui diz que piëça ne fuz si esbahy comme j’estoie. Si lui requis que de ce il me voulsist endoctriner. Si me dist se j’avoye oncques oüy parler comme les ours sent nez inparfais et que aprés sont formez par la langue de leur pere et le lecher de leur mere? Aussi est il de chacun pelerin qui passe par le chemin du monde en pechié: il naist imparfait, lait de forme et injuste, sans raison et veau en ignorance en maniere d’un avorton mort né. De quoy saint Pol l’apostre disoit que Dieu s’estoit a lui monstré aussi comme ung avorton.

Or te di que s’il estoit formé et parfait, il fault que sur lui soit mise la langue de doctrine, d’avis et d’enseingnement et que du tout il s’abandonne a elle quant

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