Le Pelerinage de l’ame en prose [66]

[Chantilly, Musée Condé, ms. 140, f. 65v]

est le mirouer sans tache ou toutes creatures peuent bien regarder leurs faces, pour quoy tu dois penser que l’ame qui est faitte a sa similitude doit estre naturellement mirouer a lui tresrespondant, affin qu’il ne soit chose qui en lui ne puisse mirer et bien considerer sa semblance. Pour laquelle capacité il n’est pas neccessité que l’ame de riens soit plus grant, car ung petit mirouer reçoit plus grant semblance qu’il n’est. L’ame n’a en soy point de quantité fors en puissance et vertu corporelle, n’est pas? Car se elle alloit grandeur ou estoit corporelle, l’une seroit plus grant ou plus petite de l’autre selon ce que le corps est grant ou petit commune, car par droit elle seroit en grant corps greigneur et en petit mendre, et se le corps croissoit dedans lui, aussi elle croistroit et aussi se elle apetissoit elle apetisseroit, et par ainsi les grans seroient plus saiges que les petis et auroient moins de sens, qui n’est pas chose vraye comme souvent le monstre experience.

Cy argue le pelerin contre dame Doctrine

Lors dis je, si les ames n’ont point de quantité, ilz sont doncques toutes pareilles, et par consequent ilz doivent avoir pareil sens et pareillement comprendre toutes similitudes.

Et toutesfois comme vous savez, dame Doctrine, ce n’est pas vray, car on treuve plusieurs qui riens ne pourront apprendre et aucuns qui peu comprennent.

Cy respond Doctrine a l’argument du pelerin

Ad ce, dist elle, te respons que bien est vray que les ames sont pareilles en leur essence et en leur estre, mais leur puissance et leur vertu peuent bien

[f. 66]

comprendre despareillement et inegalment. Car les uns entendent et comprennent tost, les autres tart, selon ce qu’elles sont a delivre ou qu’elles ont aucun empeschement, car ainsi comme le cler mirouer peut mieulx representer ce qui lui est mis au devant que ne fait celui qui est sale, aussi l’ame qui est ou corps bien complexionné et de matiere plus soubtille comprent mieulx que l’ame qui est en corps bien complexionné et formé de rude matiere ou qui est taché et enordi de pechez ou qui n’a cure de prendre peine pour bien aprendre et comprendre. Car a savoir telz choses empeschent l’ame et son entendement, et en est assez moins l’ame prisee tant comme elle est en tel corps, car elle n’appert pas si bien attraire a Dieu qui est son exemplaire, lequel vray miroer comprent tout sans empeschement, et en lui toutes choses cree[e]s sont representees, lesquelles il visite tellement que en elles habite par puissance.

Cy replique le pelerin contre Doctrine.

Dame, dist [je]*, il me semble que l’ame ne peut pas faire tout ce que vous dittes car elle ne peut pas tout visiter ne par tout habiter.

Cy respond Doctrine a la replique du pelerin

Certes, dist elle, mais par tout elle va et vient, et si veult tout cercher de bout en bout, et n’est riens qu’elle ne voulsist congnoistre, pour laquelle chose elle n’a nul repos. Son propos mue tantost pour aller sans arrester; visiter et loing et prés n’est riens ou elle n’abite sans faire grant stacion. Elle va ou va son vouloir, elle habite ou elle a son amour. Et si te dy oultre selon la doctrine saint Augustin ou Livre de l’esperit de l’ame que aussi comme Dieu est au monde partout, aussi l’ame est en son corps comme en son

 

* The scribe has written il despite the pilgrim habitually using the first person.

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